Les meilleurs et les pires moments

L'équipe partage le sentiment diffus qu'avec un peu de chance et un énorme travail de la part de chacun, elle pourrait écrire l'Histoire. Personne n'en parle et c'est un sujet qui est encore moins abordé dans les discussions, peut-être par superstition. Pourtant, je peux en témoigner, ce sentiment est bien là. Il détermine la moindre action de chacun, jour après jour. De la même manière, les émotions montent naturellement parfois très haut, et dégringolent très bas. Les deux derniers jours se sont ainsi déroulés dans cet état d'esprit dans le camp de base de l'équipe.

Lundi, moi-même et quelques autres qui ne suivions pas le peloton avons interrompu le travail pour regarder l'arrivée de la deuxième étape car nous avions retenu de la séance de briefing du matin qu'il était possible que Mark Cavendish la remporte. Mark a été parfait, remontant jusqu'à la première place et remportant l'étape d'une courte longueur (pour être précis, d'une demi-roue) devant deux de ses concurrents les plus redoutables, les puissants sprinters Andre Greipel et Matt Gross. Nous étions debout, tout excités et, à retenir mon souffle pendant vingt minutes, j'avais l'impression que j'allais imploser dès que j'ouvrirais la bouche ! Ce n'est qu'à ce moment-là que j'ai réalisé que l'une des caméras de télévision omniprésentes avait filmé ma réaction à la course pour la télévision française. Quelque part en France, on me verra sauter sur place, probablement avec un commentaire du genre « décidément, ces Anglais sont fous »... Une autre journée sur le Tour ! Le sentiment ce soir au sein de l'équipe était plutôt euphorique et nous avons eu de la joie à repasser chaque moment de la victoire de Mark. Mark, quant à lui, était tout sourire, voyant l'impulsion qu'il avait donnée à chacun. Le personnel logistique a également apporté un verre de champagne à chacun pour le dîner, entorse exceptionnelle au régime sans alcool que nous nous sommes imposé, mais bien accueillie.

A contrario, la journée de mardi aura marqué le point le plus bas du Tour jusqu'à présent. C'était un matin comme les autres et j'étais en train de vérifier les voitures supplémentaires, délicatement entouré des effluves de croissants chauds s'échappant agréablement de la cuisine de l'hôtel, un rythme de cliquetis incessant provenant de l'intérieur de l'atelier de mécanique. C'est alors que nous avons appris par la radio que Kosta (Kanstantsin Sivtsov) avait été victime d'une chute. À nouveau, nous retenions notre souffle, pensant au pire, la seule chose que nous pouvions faire étant de regarder à la télévision Servais Knaven (l'un de nos directeurs sportifs) qui semblait très soucieux, alors qu'il fait d'habitude partie des personnes ayant le plus de sang-froid sur le Tour.

Quelques minutes plus tard, nous apprenions par la radio que Kosta avait abandonné. On aurait entendu une mouche voler dans notre camp. Les coureurs ont montré leur esprit désintéressé lorsqu'ils sont rentrés de l'étape, nous remontant le moral alors que c'était eux que la perte de Kosta frappait le plus. Scott Mitchell, le photographe de l'équipe, me rappela plus tard que les coureurs avaient l'habitude de ce genre de situation. Il est inévitable qu'il y ait des chutes dans toute compétition cycliste (et notamment sur le Tour de France). Ils étaient davantage soucieux de l'état d'esprit de Kosta, car c'était la première fois qu'il courait sur le Tour. Le fait d'abandonner est extrêmement décevant pour un coureur. Le lendemain, retour au travail.  Les coureurs restent concentrés sur la course et veillent à ce que Bradley ne se retrouve pas pris dans une des chutes. Pas le temps de s'étendre sur le sujet et, de toute façon, cela ennuierait Kosta si nous le faisions.

Et le Tour continue. À mesure que nous pénétrons en France, les fans se font plus fanatiques, le spectacle est plus coloré, l'ambiance sonore plus bruyante et le tout donne une impression bizarre. Le mardi, alors que nous approchions de la fin de l'étape avec Scott, nous avons été accostés par une énorme baguette de pain très animée de la caravane publicitaire, qui dansait au milieu de la route. La baguette excitait la foule électrisée alors que nous approchions de la ligne d'arrivée et la cacophonie venant de la foule en délire battait son plein (presque toute la ville était là). Après tout, c'est leur plus grande course et ils étaient venus pour s'amuser. Je ne peux pas leur en vouloir, c'est le meilleur prétexte pour faire la fête que j'ai jamais vu. N'en déduisez pas pour autant que je vais me dépêcher de trouver un déguisement du même style.

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