Parti en fumée
Il existe de nombreuses phrases toutes faites pour exprimer la satisfaction de voir un plan se réaliser, et il ne serait pas étonnant qu’elles soient actuellement utilisées pour décrire notre chef d’équipe, Dave Brailsford. Il ne serait d’ailleurs d’accord avec aucune d’elles, le plan n’étant pas encore réalisé. Tant que nous n’avons pas la peau de l’ours – ou, dans ce cas précis, un garçon très mince de Kilburn – sur le podium à Paris, personne ne parle d’un plan précis dans le camp de l’équipe, et maudit soit celui à qui viendrait l’idée d’évoquer cette question. Je bavardais avec Dave hier, et lui disais que j’avais assez d’excitation en moi pour toute l’équipe et que je me demandais comment il se sentait. Dave a souri et m'a expliqué que le principal c'était de garder son excitation pour soi et de rester concentré. C'est certainement un atout important et qui explique comment l'équipe arrive à fonctionner de manière aussi efficace pendant trois semaines d'affilée sans se laisser emporter par l'excitation du Tour, ce qui représente une partie essentielle de la campagne pour gagner le maillot jaune.
Bien entendu, il nous arrive à tous de craquer. Le jour de repos est crucial à notre préparation car au cours de la semaine à venir, notre temps sera consacré principalement à conduire vers les nuages ou à en redescendre, et je veux absolument que les voitures soient en bon état pour la route que nous avons à parcourir. C’est lors du lavage des voitures que j’ai craqué. J’ai vu notre merveilleux chauffeur de bus italien, Claudio, attraper de manière menaçante le tuyau d’arrosage. En quelques secondes je me suis retrouvé avec le dos absolument gelé et trempé. Il a vite déchanté en voyant que je répondais par un nettoyeur à jet ; la guerre était déclarée entre Claudio, notre mécanicien Davide et moi-même. Ce qui suivit fut une scène de carnage très glissante de 2 minutes, avec des jets d’eau de 10 mètres propulsés sur le parking, suivis d’éclats de rire lorsque nous avons réalisé qu’une partie des coureurs revenant d’un tour de chauffe nous applaudissait sur le côté. Froomey a même réussi à prendre une photo de Claudio en plein assaut.
Plus vous passez de temps sur la route, plus ces brefs moments de délire sont importants pour nous empêcher de devenir fous en raison de la pression quotidienne du Tour. Les coureurs sont pareils, et le jeu préféré de Bradley est de recréer une scène d'Alan Partridge en criant « Dan!, Dan!, DAN! » sur le parking de l'hôtel. Bien entendu Dan, notre pauvre kiné, accourt à chaque fois pour voir quel est le problème, sous les ricanements bruyants de l'équipe du bus lorsqu'il se rend compte qu'il n'y en a pas. Froomey oublie toujours d’enlever ses bouchons de narines durant les essais du prologue. Il paraît que l’autre jour, Bernie Eisel est arrivé avec une paire de grandes serviettes enfoncées dans les narines, ce qui a fait beaucoup rire tous les participants ! Une petite touche d'humour est toujours le meilleur moyen de gérer le stress ou des situations difficiles et c'est particulièrement vrai sur le Tour. Nous étions tous pliés de rire il y a deux soirs lorsque Scott (notre photographe de bord), Rod Ellingworth (l'entraîneur de Mark) et moi-même, avons dû partager la même chambre. Scott et moi avons dormi dans des lits superposés, Rod ayant réussi à tirer son épingle du jeu et à s’approprier le grand lit. Nous étions comme des gamins en train de nous chamailler pour le lit du dessus. Heureusement, j’ai réussi à assez l’agacer pour que Scott prenne celui du bas. Scott a cependant perdu tout son sens de l'humour le lendemain lorsqu'il est rentré dans notre chambre et a trouvé quelqu'un déjà endormi dans l'un des lits. Tout le monde a trouvé ça hilarant, bien sûr.
Ces dernières semaines je me suis réellement rendu compte des raisons pour lesquelles les Français sont si fiers de leur « grande boucle », que l'on pourrait traduire par « big loop » en anglais.
C'est vraiment une publicité incroyable pour la France. Depuis mon arrivée dans le pays, il ne s’est pas passé une journée sans que je ne découvre des paysages d’une beauté incroyable ; et la vie se déroule sur fond de vues imprenables, de routes côtières magnifiques, de montagnes vertigineuses et de rivières aux eaux turquoise. Pour les Français, « Le Tour » est bien plus qu'une simple course cycliste ; c'est une célébration de l'été en France, de manière plus épique et plus ensoleillée que Wimbledon pour nous au Royaume-Uni. J'ai mentionné les fans un peu plus tôt dans la course, mais les foules que nous avons rencontrées hier dans les montagnes font partie d'une espèce différente. Tel un mur de lycra ultra bruyant, ils ne semblent s'écarter que lorsqu'ils touchent presque les coureurs et les encouragent dans leur ascension.
Mon préféré est Didi, ce vieux diable allemand. Le plus dévoué de tous les fans, il voyage partout en Europe et surgit dans les montagnes pour courir après les cyclistes tandis qu'ils pédalent dans leur propre enfer de souffrance. Il est en forme pour son âge ; vous le verrez courir et remonter la pente à une vitesse impressionnante dans son costume de diable en lycra. Il est même sponsorisé maintenant ! Vous ne verrez cependant aucun coureur se plaindre. Tout le monde adore Didi et il fait partie de ces éléments incontournables du cyclisme qui constituent notre cirque ambulant.
J'écris ceci assis dans notre camping-car, Black Betty, après un autre effort réussi de notre équipe hier ; notre première victoire dans les montagnes, où les coureurs s'en sont incroyablement bien sortis et où Bradley a réussi à conserver son maillot jaune. C'est le calme avant la tempête ce matin et les coureurs trépignent et ont hâte de se rendre sur la ligne de départ de l’étape. Ces flashs jaunes que j’ai mentionnés précédemment sont tous les jours plus fréquents, tandis que le guidon et certaines parties de la selle et du vélo de Bradley deviennent de plus en plus jaunes. J'imagine que cela ne fera que croître si Bradley arrive à conserver son maillot jaune dans les jours à venir. Notre attitude est que maintenant que l'équipe a remporté le maillot jaune, elle essaiera de le conserver sauf si les efforts que cela implique vont à l'encontre de l'objectif final de pouvoir le porter à Paris. Cela s'annonce comme un jour extrêmement excitant ici, dans les Alpes, et je peux apercevoir Claudio qui fait tourner le moteur du bus, prêt à démarrer ; je dois donc me dépêcher et le suivre dans la montagne avec Black Betty. Enfin, je remercie toutes les personnes qui me suivent sur Twitter, et qui apportent tant de conseils sur le cyclisme à un novice comme moi. Je compte déjà 2600 lecteurs !
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